amours transversales

    New York avec toi, Téléphone # Books Love & Music

Nombreux autour de lui étaient les hommes de quarante ans quittant leur femme pour une autre plus jeune de dix ans. Cette façon de fuir le vieillissement, de se régénérer en se mirant dans les yeux de la jeunesse, lui inspirait du mépris. Il avait épousé Myriam pour vieillir avec elle. Il aimait la maturation de son visage et de son corps, tous ces petits signes physiques témoignant de la durée de leur amour comme les cercles concentriques dans la coupe d'un vénérable chêne. Il ne voulait même pas qu'elle fasse un lifting ou efface ses rides au laser comme toutes les femmes de sa profession. Son visage qui vieillissait naturellement était beaucoup plus beau. Il avait réussi à convaincre Myriam en découpant pour elle un article d'un journal anglais, où l'on disait que les pratiques répandues de chirurgie esthétique avaient tant diminué l'expressivité visuelle (rendant impossible, par exemple, un froncement de sourcils) qu'un visage d'actrice qui n'avait pas été artificiellement rajeuni devenait de plus en plus précieux.


Qui parlait de divorce ? Ne pouvait-il simplement avoir avec Camille une aventure légère ? Trois jours à Francfort et on n'en parlait plus ?

Il ne se faisait pas d'illusion : ce serait un début, pas une fin. Camille lui donnait envie d'aimer.




Amours transversales, Catherine Cusset - Construit de manière originale, un roman en quatre nouvelles, histoires de désir. Myriam, apprentie actrice est larguée par son petit ami, se requinque l'ego dans le lit d'un italien performant ; Xavier, chirurgien marié à Myriam actrice toute à sa pièce de théâtre, est attiré par la jeune et jolie Camille, artiste peintre ; Myriam profite d'un tournage de cinéma à l'étranger, la veille de ses 40 ans, pour vivre un fantasme ancien ; Camille vit à New York, elle est l'épouse d'un bel et riche homme d'affaires, il l'emmène en voyage au Mexique, il travaille elle s'ennuie il fait chaud elle a envie, et le garçon de piscine rêve d'Amérique.

le poids des secrets (Tsubaki - Hamaguri - Tsubame - Wasurenagusa - Hotaru)


Feet, Lucy Dixon # Books Love & Music
De temps en temps, je trouvais que 
Madame Takahashi était une femme attirante. Les paupières un peu épaisses. Des cils très longs. Des lèvres rouges comme un bouton de fleur. Les seins abondants. Arrangés en tresses, ses cheveux étaient vraiment très noirs contre son visage blanc. C'était une femme sensuelle. Malgré tout, elle avait des yeux mélancoliques et nostalgiques." (Tsubaki  Premier roman que Aki Shimazaki, née au Japon, écrit en français.

*
Il baisse la tête, les mains croisées. Nous nous taisons longtemps. Je dis :

- Je comprends la situation de Mariko. Néanmoins, pourriez-vous au moins me donner une chance ? Je voudrais les inviter, Mariko et Yukio, à sortir avec moi.

Il me regarde fixement, mais il ne répond pas tout de suite. Il réfléchit. J'attends sans rien dire.

- J'accepte à une condition, dit-il enfin, comme s'il était le père de Mariko.

- Laquelle ?

Il répond : 

- Si vous plaisez à Mariko et que vous la demandez en mariage, je veux que vous teniez parole quoi qu'il arrive. Si cela ne vous est pas possible, veuillez la laisser tranquille maintenant. Je ne veux plus qu'elle soit jamais blessée. (Wasurenagusa Prix Canada-Japon 2002


Le poids des secrets (Tsubaki - Hamaguri - Tsubame - Wasurenagusa - Hotaru), Aki Shimazaki Actes Sud / Babel Lecture addictive de la pentalogie Le poids des secrets pour qui aime dénouer les secrets, comprendre. Une préférence pour 

Hotaru, à n'en lire qu'un et en premier, Hotaru, et une tendresse pour Wasurenagusa. Qui a lu Hotaru ou Wasurenagusa, lira Tsubaki et Hamaguri et Tsubame. 


C'est la rencontre d'histoires personnelles, de libération, dans la pesante et traditionnelle société japonaise, et de l'Histoire, Hiroshima Nagasaki massacres de coréens par les japonais, etc. Une écriture japonaise en français, et c'est tout son charme.





Feet, Lucy Dixon # Books Love & Music
OBÂCHAN ME DIT avec un faible sourire :

- Tsubaki, voilà l'histoire d'une luciole tombée dans l'eau sucrée. Merci de l'avoir écoutée jusqu'à la fin.


- Ça devait être pénible pour toi de n'avoir pu confier à personne, pendant si longtemps, un événement aussi grave.


Je me sens lourde. J'étais curieuse de son passé mystérieux, mais je n'avais jamais imaginé une telle histoire dans ma propre famille. (Hotaru - Prix littéraire du Gouverneur général du Canada 2005
)



Tsubaki : camélia.
Hamaguri : palourde japonaise.
Tsubame : hirondelle.
Wasurenagusa : myosotis (ne m'oubliez pas).
Hotaru : luciole.

the magic strings of frankie presto (la guitare magique de frankie presto)


My Girl Josephine, Fats Domino # Books Love & Music
But first, I wish to say something about being in an altered state, like the one Frankie was in now. It does not bring you closer to me.

It just makes me dizzy.

For centuries, musicians have sought to find me at the end of a needle or the bottom of a drink. It is an illusion. And it often ends badly.

Take my cherished Russian disciple, Modest Mussorgsky. In 1881, he lay facedown in a St. Petersburg tavern. This man once composed marvellous works, Pictures at an Exhibition and Night on Bald Mountain (later made famous through an animated film called Fantasia). He composed nothing on that barroom floor, believing alcohol made him an artist. He died at forty two.


reading The Magic Strings of Frankie Presto, Mitch Albom (La guitare magique de Frankie Presto, trad. Michelle Cremnitz, Éditions Kero.)

le grand marin


Winslow Homer, The Herring Net 1885 - The Art Institute of Chicago
Just Like a Woman - Take 1, BOB DYLAN # Books Love & Music
- Tu me fais peur, il murmure.


Son front roule sur ma poitrine, il reste longtemps ainsi, j'écoute, les battements de son coeur, le roulement étouffé de la circulation sur l'avenue, la pluie, demain je serai partie. Comme s'il devinait mes pensées il dit à mi-voix :

- Demain tu seras partie.

- Oui.

- Je ne peux pas te demander de rester. Pour ce que j'ai à t'offrir.

- Je demande rien. Sa vie faut la gagner tout seul.

- Les femmes aiment bien avoir leur confort, une maison.

Pas moi. Je veux vivre dehors.

- En tout cas, moi, j'aimerais ça.

- Et pêcher ?


Just Like a Woman - Take 1, BOB DYLAN # Books Love & Music

Le matin du départ / France Inter 

- Pêcher c'est tout ce qui me sauve la vie. La seule chose qui soit assez puissante pour me sortir de tout ça - il fait un geste vague de la main -, mais me construire ma baraque, oh oui, j'aimerais. On aurait un enfant et il s'appellerait Jude.

- Avec moi t'es pas tombé sur une femme comme on les rêve.


- Ça faisait longtemps que j'pensais plus en rencontrer aucune.

- J'suis une runaway, une bête coureuse de routes, je pourrai pas changer. Je finirai dans un shelter.

- Marions-nous.

- Je veux retourner pêcher.

Il me serre contre lui :

- On se marie et on va pêcher ensemble.


- Je veux plus être sur terre. Je crois que j'aime mieux me noyer.

Il s'est redressé pour attraper la bouteille, il ne m'a pas lâchée, sa poitrine écrase mon visage un instant.

- Tu veux un coup de vodka ?


- Non... oui. On boit trop ensemble.



- Moi je bois tout le temps, mais pas toi, toi c'est rien.

Il prend une rasade et me donne la becquée. Je tousse. Je ris. Ses yeux brillent dans l'ombre. Je vois l'éclat de ses dents dessous sa lèvre retroussée lorsqu'il rit à son tour.

- Dormons maintenant.

- C'est ça, dormons.

Quelqu'un de la réception tape à la porte à cinq heures. Déjà la trêve est finie, il va falloir retourner au monde, dehors la rue. Je me dégage doucement des grands bras.

- Dors encore, je dis, faut que j'y aille.


- Je reviendrai te voir, il dit. Je t'écrirai de Hawaï et je t'attendrai. Toujours.




Catherine Poulain, LE GRAND MARIN publié aux Éditions de l'Olivier.   À une voix près, Goncourt du Premier Roman, à une voix près, Prix du Livre Inter 2016. On s'en fout. Un jour j'écrirai, ce récit a changé ma vie.

pike (THESE MEMORIES CONTAIN THEIR OWN ENGINES)

A Goodhearted Woman, Waylon Jennings
Books Love & Music
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Le PICK-UP Ford 1964 crache de la fumée en cahotant sur la piste forestière, la cabane de Rory dans le rétroviseur. Le capot en fibre de verre tressaute et claque sur le plateau. Il passe la troisième en prenant la Highway 29 en direction de Cincinnati, puis se traîne dans la bouillasse de neige et de sel gris sur tout le trajet. Il a donné de l'argent à Rory, lui a dit d'emmener Wendy voir un film dans le petit cinéma de Main Street. Il ne veut pas la laisser seule. Il sait qu'elle pleure la nuit quand elle croit qu'il dort, et il sait qu'elle pleure parfois tellement qu'elle se dit qu'elle va le réveiller. Alors elle sort à pas de loup de l'unique pièce de l'appartement qu'ils partagent et se terre dans la salle de bains, où elle sanglote en frissonnant et en fumant les cigarettes de Pike. Le jour, elle est solide, mais la nuit sa mère lui manque tant que Pike voudrait se broyer les os à coups de marteau.


Pike n'a aucune idée de ce qu'il pourrait lui dire. Tout comme à la mère de Wendy. Et à la mère de sa mère. C'était une bourgeoise du charbon, sa vie entière tournait autour de son éducation. Pike n'était qu'un divertissement d'étudiante en licence, un type avec qui baiser sur le chemin de Nanticote à la fac. Puis elle était tombée enceinte, et vu que sa mère était une des coincées du cru, elle avait dû venir lui mendier un coin où dormir.

Pike a beau chercher, il n'arrive toujours pas à trouver une bonne raison pour avoir dit oui. Il savait que c'était une connerie. Elle aurait foutûment dû le savoir aussi. Il n'avait pas fallu attendre six mois après la naissance de Sarah pour qu'il se mette à la cogner. A lui fermer les yeux, à les lui faire rentrer dans la tête, noirs de sang, à les frapper jusqu'à ce qu'ils enflent à n'en pouvoir s'ouvrir, qu'ils ne soient plus que des coagulats de sang pourpre. Sarah qui hurlait à chaque fois. Sa bouche ouverte à l'extrême, comme si sa mâchoire eût ballé sur des gonds cassés, son regard qui saute vers tous les coins de la pièce comme un cheval bondissant, cherchant la sortie d'une grange en flammes. Alice, elle ne faisait jamais de bruit, elle se recroquevillait dans un coin et laissait Sarah se taper tout le boulot de témoin qu'il fallait bien que quelqu'un se coltine.


Il y a certaines choses avec lesquelles on peut apprendre à vivre. Pour la plupart des autres, c'est impossible. Pike allume la radio et Waylon Jennings est là, sa voix ronronne dans la cabine comme un second moteur. Il allume une cigarette, se dit que ça suffit sans doute. Qu'il ne devrait pas poursuivre ce fil de pensée, pas là, pas maintenant. Ce serait une connerie. Ces souvenirs possèdent leur propre moteur. On ne les arrête pas tant qu'ils ne sont pas prêts.



La mère de Sarah avait mis fin aux bagarres en convainquant Pike qu'il était temps de partir avec le côté tire-clous d'un marteau. Le tenant à deux mains, elle lui avait envoyé un swing armé haut, derrière son épaule, comme un joueur de base-ball à la batte. Pike caresse sa cicatrice, sous sa barbe, en fumant sa cigarette. Il regrette soudain puissamment la mort d'Alice. Il aurait voulu lui parler une dernière fois. 




PIKE  Benjamin Whitmer  traduction élégante de Jacques Mailhos, éditions Gallmeister, collection NEONOIR. - Pike recueille sa petite-fille Wendy, après le décès de Sarah, la maman, pute et junkie. Derrick, flic pourri, rode autour de Wendy. Et Pike, ancien truand, et Rory, jeune boxeur, cherchent à tirer au clair les circonstances du décès de Sarah. Un premier roman bien violent, dans un univers bien glauque, et Benjamin Whitmer réussit le tour de force d'y laisser filtrer une lumière chaleureuse.



Pike's '64 Ford pickup chugs smoke, rumbling over the rutted logging road away from Rory's shack, the fiberglass cap rocking and pinging on the bed. He gears up onto Highway 29, slugging out through the slush and gray salt toward Cincinnati. He gave Rory money, told him to take Wendy out to a movie at the little theater on Main Street. He doesn't want the girl left alone. He knows how much she cries at night when she thinks he's asleep, and he knows sometimes the crying gets enough that she thinks she's gonna wake him. So she sneaks out of the one-room apartment they share and holes up in the bathroom, sobbing and smoking Pike's cigarettes in shuddering puffs. She's tough in the day, but misses her mother so much at night it makes Pike want to take a maul to his own bones.



Benjamin Whitmer, L'Humeur vagabonde
France Inter ICI
Pike has no idea what to say to her. Just like her mother. And her mother's mother. She'd come from coal money, her whole life angling toward her education. Pike was just a senior year diversion, somebody to fuck around with on her way out of Nanticote. Then she got pregnant, and what with her mother being one of the pinch-mouthed local women, had to beg him for a place to stay.

Pike still can't think of a single good reason he had for agreeing. He knew better. And she sure as shit should have. Wasn't six months after Sarah was born before he started in on her. Shutting her eyes, blacking them into blood puddles in her head, beating on them until they were swollen closed, nothing but lumps of purple blood. Sarah screaming through every fight. Her mouth gaping like her jaw was swinging on a broken hinge, her eyes jumping around the room like horses leaping for the exit of a burning barn. But Alice never made a noise, just drug herself into the corner, letting Sarah do all the witnessing that needed done.



There are some things you can learn to live with. Most things you can't. Pike turns on the radio and Waylon Jennings is there, his voice rumbling through the cab like a surrogate engine. He lights a cigarette, thinking this is probably enough. That he shouldn't run this train of thought down, not right now. He knows better. These memories contain their own engines. You don't stop them until they're ready to be stopped.


Sarah's mother ended the fights, convincing Pike it was time to leave with the claw end of a hammer. She swung with both hands, all the way back from the shoulders like a baseball batter. Pike fingers the scars through his beard, smoking his cigarette, suddenly wishing very much that Alice were still alive. That he could have one last word with her.