le grand marin

Just Like A Woman - Take 1, Bob Dylan
Winslow Homer, The Herring Net 1885 The Art Institute of Chicago
- Tu me fais peur, il murmure.


Son front roule sur ma poitrine, il reste longtemps ainsi, j'écoute, les battements de son coeur, le roulement étouffé de la circulation sur l'avenue, la pluie, demain je serai partie. Comme s'il devinait mes pensées il dit à mi-voix :

- Demain tu seras partie.

- Oui.

- Je ne peux pas te demander de rester. Pour ce que j'ai à t'offrir.

- Je demande rien. Sa vie faut la gagner tout seul.

- Les femmes aiment bien avoir leur confort, une maison.

Pas moi. Je veux vivre dehors.

- En tout cas, moi, j'aimerais ça.

- Et pêcher ?


- Pêcher c'est tout ce qui me sauve la vie. La seule chose qui soit assez puissante pour me sortir de tout ça - il fait un geste vague de la main -, mais me construire ma baraque, oh oui, j'aimerais. On aurait un enfant et il s'appellerait Jude.

- Avec moi t'es pas tombé sur une femme comme on les rêve.


- Ça faisait longtemps que j'pensais plus en rencontrer aucune.

- J'suis une runaway, une bête coureuse de routes, je pourrai pas changer. Je finirai dans un shelter.


- Marions-nous.

- Je veux retourner pêcher.

Il me serre contre lui :

- On se marie et on va pêcher ensemble.


- Je veux plus être sur terre. Je crois que j'aime mieux me noyer.

Il s'est redressé pour attraper la bouteille, il ne m'a pas lâchée, sa poitrine écrase mon visage un instant.

- Tu veux un coup de vodka ?


- Non... oui. On boit trop ensemble.



- Moi je bois tout le temps, mais pas toi, toi c'est rien.


Il prend une rasade et me donne la becquée. Je tousse. Je ris. Ses yeux brillent dans l'ombre. Je vois l'éclat de ses dents dessous sa lèvre retroussée lorsqu'il rit à son tour.

- Dormons maintenant.


- C'est ça, dormons.

Quelqu'un de la réception tape à la porte à cinq heures. Déjà la trêve est finie, il va falloir retourner au monde, dehors la rue. Je me dégage doucement des grands bras.

- Dors encore, je dis, faut que j'y aille.


- Je reviendrai te voir, il dit. Je t'écrirai de Hawaï et je t'attendrai. Toujours.




Catherine Poulain, LE GRAND MARIN publié aux Éditions de l'Olivier.   À une voix près, Goncourt du Premier Roman, à une voix près, Prix du Livre Inter 2016. On s'en fout. Eblouie par la qualité de l'écriture de Catherine Poulain, dont c'est le premier roman, à 56 ans. Elle emballe, donne envie de se barrer, insuffle du courage. Et avec un récit de pêche en Alaska, parmi des gars qui occupent leur temps libre à se saouler, et une histoire d'amour pour un mec au regard jaune... Catherine Poulain déplace l'horizon, en tout cas, le mien.

the monkey wrench gang (le gang de la clef à molette)

Wagon Wheel, Old Crow Medecine Show

Hayduke silent, smiling grimly in the dark. The heavy pack on his back, overloaded with water and weapons and hardware, felt good, solid, real, meant business. He felt potent as a pistol, dangerous as dynamite, tough and mean and hard and full of love for his fellowman. And for his fellow woman, e.g. Abbzug there, goddamn her, in her goddamned tight jeans and that shaggy baggy sweater which failed nevertheless to quite fully conceal the rhythmic swing, back and forth, of her unconstrained fucking mammaries. Christ, he thought, I need work. Work!


Reading The Monkey Wrench Gang, Edward Abbey (Le gang de la clef à molette, trad. Jacques Mailhos, Éd. Gallmeister, collection TOTEM). - et je me demande comment Jacques Mailhos a bien pu traduire wishy-washy men... 




continuer



Heroes, Bowie
Samuel regardait sa mère avec étonnement, en silence, parce qu'il pensait qu'aujourd'hui ou demain, se répétait-il, en rentrant de l'école ou d'ailleurs, il la trouverait effondrée devant la télé, la télécommande à la main, ou sur son lit allongée avec un livre ou un magazine, ou affalée, le dos à moitié cassé sur une chaise de la cuisine, en train de boire une bière devant un cendrier plein, en robe de chambre, pâle, défaite, qui finirait par lui dire d'une voix lasse que bon, finalement, elle n'en avait rien à foutre et qu'il pouvait aller se faire pendre.

Mais non. Ce n'était pas arrivé. Chaque jour, au contraire, il l'avait trouvée plus forte, plus déterminée. Et même s'il ne faisait rien pour l'empêcher d'avancer, il s'étonnait chaque jour davantage - le jour où elle s'était fait couper les cheveux très court ; le jour où il pensait qu'elle reviendrait bouleversée et désespérée parce qu'elle allait en Bourgogne signer la promesse de vente de cette maison familiale à laquelle elle tenait tant et d'où elle était revenue grave, mais heureuse et presque rayonnante ; le jour encore où, les billets d'avion en main, elle avait déballé dans le salon tout le matériel, les sacs qu'on aurait, les fringues, tout. C'est comme si quelque part il n'y avait pas cru, comme si tout ça lui paraissait impossible. Et alors il remettait chaque jour le projet de sa fugue, comme s'il était hypnotisé par l'énergie de sa mère, hypnotisé ou tellement incrédule qu'il voulait voir le moment où elle finirait par s'effondrer, par abandonner, par céder. Sauf qu'un matin, Sibylle était venue le chercher dans sa chambre. Elle avait ouvert le volet de la fenêtre en grand. Une bourrasque d'un air presque froid avait balayé la chambre. Il s'était réveillé, avait regardé sa mère, souriante, presque belle, déjà prête. Elle avait dit d'un ton étonnamment joyeux : 

Samuel, tu n'as pas oublié, non ? Alors prépare tes affaires, cette fois ça y est, on part dans deux heures.



Continuer, Laurent Mauvignier aux Éditions de Minuit, 2016 - Une mère divorcée et femme déprimée va chercher son ado mal dans sa peau au commissariat, lui et ses copains ont déconné la nuit d'avant. C'est le déclic. Elle vend la maison héritée de ses parents, pose un congé sans soldes, convainc tous les concernés de l'intérêt du projet pédagogique, trois mois à sillonner le Kirghizistan à cheval, fils et mère. Et l'ex- le père, tout à sa nouvelle maîtresse, laisse filer.

Huis clos dans un décor (comme au théâtre - l'impression que l'auteur n'a pas beaucoup quitté son salon pour écrire) de grands espaces. Une phrase qui avance qui avance qui avance. Et construction qui invite le lecteur à, tour à tour, se glisser dans la tête de la mère, du fils, de l'ex- et père, et comprendre qui et pourquoi et comment, la complexité de chacun et des relations.