(sommerlügen) mensonges d'été

Bach is Back, The Piano Guys # Books Love & Music
Elle posa la main sur la sienne, mais en regardant le paysage. "Pourquoi sommes-nous ainsi... Je ne sais pas comment dire ? Nous avons changé.

- En bien ou en mal ?"

Elle retira sa main, se pencha en arrière et le fixa. "Je n'en sais rien non plus. Nous avons perdu quelque chose et gagné quelque chose, non ?

- Perdu l'innocence ? Gagné la lucidité ?

- Et si la lucidité était bonne et néanmoins la mort de l'amour ? Si l'on ne pouvait se passer de la foi toute bête en l'autre ?

- La vérité, dont tu dis que tu as besoin comme d'un sol ferme sous les pieds, n'est-elle pas toujours lucide ?

- Non, la vérité à laquelle je pense et qu'il me faut n'est pas lucide. Elle est passionnée, parfois belle, parfois laide, elle peut te rendre heureux et peut te torturer, et toujours te rendre libre. Si tu ne t'en aperçois pas tout de suite, tu t'en rends compte au bout d'un temps." Elle hocha la tête. "Oui, elle peut vraiment te torturer. Alors tu pestes et tu voudrais ne pas l'avoir rencontrée. Mais ensuite il t'apparaît clairement que ce n'est pas elle qui te torture, mais ce dont elle est la vérité.

- Je ne comprends pas." La vérité, et ce dont elle est la vérité : que voulait dire Anne ?
  


(Sommerlügen) Mensonges d'été, Bernhard Schlink(Geschichte) Nouvelles traduites par Bernard Lortholary, Collection Du monde entier, Gallimard 2012 - Sept histoires de mensonges omissions et autres arrangements. Beaucoup de charme, de la subtilité, bienveillance et hauteur de vue. Une lecture émouvante, apaisante, et qui fait grandir.



 "Ich kann nicht ohne Dich. Nicht wegen der Wäsche; ich wasche, trockne und falte sie. Nicht wegen des Essens; ich kaufe es ein und bereite es zu. Ich putze im Haus und gieße den Garten.

  Ich kann ohne Dich nicht, weil ohne dich alles nichts ist. Bei allem, was ich in meinem Leben gemacht habe, habe ich daraus gelebt, dass ich Dich hatte. Hätte ich Dich nicht gehabt, hätte ich nichts zustande gebracht. Seit ich Dich nicht habe, bin ich mehr und mehr und schließlich völlig verkommen. Zum Glück hatte ich einen Unfall und bin zu Sinnen gekommen.

   Es tut mir leid, dass ich Dir nicht alles über meine Lage gesagt habe. Dass ich alleine geplant habe, wie ich mit dem Leben Schluss mache. Dass ich alleine entscheiden wollte, wann ich das Leben nicht mehr aushalte.

photo de groupe au bord du fleuve

Solid As A Rock, The Ethiopians # Books Love & Music
"Puisque nous sommes organisées maintenant, je propose que, jusqu'à la fin de notre mouvement, nous partagions toutes notre nourriture." C'est Mama Moyalo qui parle, "Demain, que chacune apporte ce qu'elle peut, des fruits, de la viande, du poisson, tout ce que l'estomac peut accepter et nous mangerons ensemble. Que celles qui n'auront rien trouvé ne se gênent pas, elles peuvent apporter de l'eau à boire que nous partagerons toutes." Les "Oui", les "Très bonne idée", les "Je suis cent pour cent d'accord" fusent de partout. Tu trouves toi aussi que l'idée est très bonne.

Enfin chacune retourne à son tas de pierres invendu, range ses choses comme elle le fait d'habitude avant de prendre le chemin de son gîte avec le vague pressentiment que demain sera peut-être un jour différent, un jour qui ne s'était jamais levé auparavant.



Photo de groupe au bord du fleuve, Emmanuel DONGALA (Actes Sud / Babel) - lecture en cours

l'autre qu'on adorait

    New York avec toi, Téléphone # Books Love & Music
L'avis de Gilles Ferragu s/ parutions.com ICI
Ta soeur m'a demandé si je voulais parler à l'église. J'ai répondu non. Je ne pouvais pas m'adresser à un cercueil et dire "tu". "Tu" n'existe plus.

Maintenant je ne peux pas dire autre chose que "tu". "Il" est trop distant, comme si je parlais de toi à un autre. "Il" te tue encore un peu plus.

Qu'est-ce qu'un portrait ? Les ignorances comblées par la fiction fausseront-elles celui-ci ? Entendra-t-on ton rire ? Verra-t-on comme je la vois la courbe de ta vie, cette ligne qui prend un grand tournant quand tu pars à vingt-trois ans aux Etats-Unis et qui, telle une voiture de sport, fonce vers un mur contre lequel elle va se fracasser ?

Mon sentiment pour toi a changé - pas depuis ta mort mais avant, après ta lecture de mon texte sur notre amitié, après ces mots que tu as prononcés d'un ton plus triste que dégoûté : "Tu sais, Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure."
Sur le moment j'ai encaissé, un sourire en coin. Blessé, il fallait que tu me blesses. C'était de bonne guerre. Mais ta petite phrase a pénétré en moi, elle y a déposé un germe, elle allait faire son chemin.

La tendresse, la vieille tendresse d'autrefois, avait commencé avant ta mort à remplacer l'agacement. J'ai eu le temps de penser que tu étais redevenu mon meilleur ami. J'ai eu le temps de sentir que tu me faisais à nouveau confiance. S'il faut nous comparer, j'ai eu le temps de comprendre à quel point je t'étais inférieure, avec mon esprit rationnel et pratique. Mais au moins, je fais : la page blanche ne m'arrête pas ; je n'ai pas peur de la médiocrité. J'ai eu le temps de me rendre compte qu'il n'y avait aucun ami que j'aimais davantage, personne qui me fasse me sentir plus vivante, et que cela était dû à quelque chose d'exceptionnel en toi qui t'illuminait.
Le rire.
C'est cela que j'ai pensé à l'instant où mon frère m'a appris ta mort : qu'il y aurait moins de rire sur la terre.



L'autre qu'on adorait, Catherine Cusset éd. Gallimard - De son écriture limpide rapide efficace, Catherine Cusset nous livre un portrait de Thomas, son ami intime, qui s'est suicidé à l'âge de 39 ans. Se lit comme un thriller.

hôzuki


Feet, Lucy Dixon # Books Love & Music
- Il a un autre fardeau que personne ne peut effacer.

- Pardon ?

- Il faudra vérifier avec un médecin. À mon avis, il est peut-être handicapé.

- Handicapé ? Comment cela ?

- Je crois qu'il est sourd.

Je ne réagis pas malgré cette mauvaise nouvelle. En berçant toujours le bébé, la dame chantonnait d'une voix basse :

"Hôzuki, hôzuki, l'amour en cage.
Orange comme le lis tigré,
Éclatant comme le soleil. 
Quelle joie ! tu es ma lumière !"

Je n'avais jamais entendu cette chanson.

- C'est une berceuse ?

- Oui. Je viens de l'inventer.

Elle répéta la berceuse. Je suppliai de nouveau : 

- Madame, s'il vous plaît, donnez-moi une attestation d'accouchement.

Elle s'arrêta et me fixa :

Vous êtes vraiment décidée ?

Je fis oui de la tête. Elle dit :

Vous avez encore un peu de temps avant la date limite pour l'enregistrement. Revenez dans trois jours.




Hôzuki, Aki Shimazaki (Actes Sud) - Merveilleuse lecture... Un bel exemple d'hybridation heureuse. Je vous en dit plus bientôt. Difficile de ne pas lire Azumi, maintenant. L'écriture de Aki Shimazaki est addictive. Et Azumi est le premier roman d'un cycle démarré en 2015 et dont Hôzuki fait partie.

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Heroes, Bowie # Books Love & Music
Samuel regardait sa mère avec étonnement, en silence, parce qu'il pensait qu'aujourd'hui ou demain, se répétait-il, en rentrant de l'école ou d'ailleurs, il la trouverait effondrée devant la télé, la télécommande à la main, ou sur son lit allongée avec un livre ou un magazine, ou affalée, le dos à moitié cassé sur une chaise de la cuisine, en train de boire une bière devant un cendrier plein, en robe de chambre, pâle, défaite, qui finirait par lui dire d'une voix lasse que bon, finalement, elle n'en avait rien à foutre et qu'il pouvait aller se faire pendre.

Mais non. Ce n'était pas arrivé. Chaque jour, au contraire, il l'avait trouvée plus forte, plus déterminée. Et même s'il ne faisait rien pour l'empêcher d'avancer, il s'étonnait chaque jour davantage - le jour où elle s'était fait couper les cheveux très court ; le jour où il pensait qu'elle reviendrait bouleversée et désespérée parce qu'elle allait en Bourgogne signer la promesse de vente de cette maison familiale à laquelle elle tenait tant et d'où elle était revenue grave, mais heureuse et presque rayonnante ; le jour encore où, les billets d'avion en main, elle avait déballé dans le salon tout le matériel, les sacs qu'on aurait, les fringues, tout. C'est comme si quelque part il n'y avait pas cru, comme si tout ça lui paraissait impossible. Et alors il remettait chaque jour le projet de sa fugue, comme s'il était hypnotisé par l'énergie de sa mère, hypnotisé ou tellement incrédule qu'il voulait voir le moment où elle finirait par s'effondrer, par abandonner, par céder. Sauf qu'un matin, Sibylle était venue le chercher dans sa chambre. Elle avait ouvert le volet de la fenêtre en grand. Une bourrasque d'un air presque froid avait balayé la chambre. Il s'était réveillé, avait regardé sa mère, souriante, presque belle, déjà prête. Elle avait dit d'un ton étonnamment joyeux : 

Samuel, tu n'as pas oublié, non ? Alors prépare tes affaires, cette fois ça y est, on part dans deux heures.



Continuer, Laurent Mauvignier aux Éditions de Minuit, 2016 - Une mère divorcée et femme déprimée va chercher son ado mal dans sa peau au commissariat, lui et ses copains ont déconné la nuit d'avant. C'est le déclic. Elle vend la maison héritée de ses parents, pose un congé sans soldes, convainc tous les concernés de l'intérêt du projet pédagogique, trois mois à sillonner le Kirghizistan à cheval, fils et mère. Et l'ex- le père, tout à sa nouvelle maîtresse, laisse filer.

Huis clos dans un décor de grands espaces. Une phrase qui avance qui avance qui avance. Et construction qui invite le lecteur à, tour à tour, se glisser dans la tête de la mère, du fils, de l'ex- et père, et comprendre qui et pourquoi et comment, la complexité de chacun et des relations.